
La sécheresse oculaire touche plusieurs millions de personnes en France. C’est l’un des premiers motifs de consultation chez l’ophtalmologue, surtout après 50 ans. Toutefois, certains symptômes ne sont pas seulement dus à la sécheresse oculaires : yeux qui brûlent, vision qui fluctue au fil de la journée, sensation de sable ou larmoiements paradoxaux. Ils peuvent être le signe d’une altération du film lacrymal, qui est la barrière protectrice de la surface oculaire. La bonne nouvelle est qu’une grande partie des gênes quotidiennes peut être réduite par des gestes simples. Avec quelques adaptations de l’environnement, de petites habitudes visuelles et, si besoin, un accompagnement personnalisé chez un opticien ou un ophtalmologiste, il est possible de retrouver un confort visuel nettement meilleur au fil des semaines.
La sécheresse oculaire : comment fonctionne le film lacrymal ?
Pour prévenir et lutter contre la sensation des yeux secs, encore faut-il savoir ce qu’est le film lacrymal et de quoi il se compose.
De quoi se compose-t-il ?
Pour savoir comment limiter la sécheresse oculaire au quotidien, il faut voir le film lacrymal comme un ensemble de trois couches qui protègent la cornée :
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La couche lipidique (externe) : un fin film d’huile produit par les glandes de Meibomius, qui réduit l’évaporation des larmes.
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La couche aqueuse : majoritairement composée d’eau, de sels minéraux et de protéines antimicrobiennes, c’est la partie « hydratante » et nourrissante.
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La couche mucinique (au contact direct de la cornée) : constituée principalement de mucines, elle permet au film lacrymal de s’étaler de façon homogène sur la surface de l’œil.
Lorsque l’une de ces couches se déséquilibre, en cas de déficit quantitatif de la couche aqueuse ou d’une mauvaise qualité des lipides par exemple, la stabilité du film se dégrade.
Faire la différence entre la sécheresse oculaire évaporative et un déficit aqueux
La classification TFOS DEWS II, référence internationale en matière de sécheresse oculaire, distingue deux grands types de syndrome sec. La forme dite « déficit aqueux » correspond à une production insuffisante de larmes par les glandes lacrymales. Cette forme est fréquente dans certaines maladies auto-immunes ou après certaines chirurgies. La forme « évaporative » est, quant à elle, due à une évaporation trop rapide des larmes alors que la quantité produite peut être normale. Le problème vient surtout de la couche lipidique, souvent en lien avec une dysfonction des glandes de Meibomius (DGM) ou avec des habitudes de vie (écrans, climatisation, port de lentilles).
Adapter son environnement pour réduire l’évaporation lacrymale
Un air trop sec peut influer sur le confort oculaire. Il faudrait une humidité relative de l’air comprise entre 40 et 70 % pour limiter l’évaporation des larmes. En dessous de 30 %, les symptômes de sécheresse oculaire augmentent, surtout chez les seniors. Pour régler ce problème, les humidificateurs électriques sont efficaces, mais il existe aussi des astuces pour humidifier une pièce trop sèche : étendre du linge humide, placer des bols d’eau près des sources de chaleur, multiplier les plantes vertes.
Les flux d’air dirigés vers le visage, même légers, augmentent aussi l’évaporation du film lacrymal. Un ventilateur de bureau, une bouche de climatisation ou un chauffage soufflant pointés vers vous peuvent transformer une sécheresse modérée en gêne permanente. L’un des réflexes les plus simples consiste à orienter ces flux vers le buste ou légèrement au-dessus de la tête, mais jamais en direction des yeux. En voiture, les buses de climatisation gagnent à être orientées vers les vitres latérales ou le pare-brise, avec une vitesse de soufflerie modérée.
L’ASNAV (Association Nationale pour l’Amélioration de la Vue) donne quelques conseils pour limiter la fatigue visuelle et la sécheresse oculaire sur votre poste de travail. Le premier point concerne la hauteur de l’écran : la ligne de regard doit être légèrement inclinée vers le bas, avec le haut de l’écran au niveau des yeux ou un peu plus bas. La distance écran-œil doit idéalement se situer entre 50 et 70 cm, selon la taille de l’écran et votre correction. Le clavier et la souris se placent de façon à éviter une posture penchée vers l’avant, qui entraîne souvent un regard trop fixe et une diminution du clignement.
La lumière bleue émise par les LED et les écrans ne provoque pas la sécheresse oculaire, mais elle augmente la fatigue visuelle. En effet, elle favorise une focalisation intense, et donc une baisse du clignement. Les filtres d’écran, les lunettes avec filtre sélectif et les traitements antireflets réduisent les éblouissements et limitent la tension oculaire. Une luminosité ambiante équilibrée, ni trop faible ni trop forte, évite au regard de se crisper.
Des micro-habitudes visuelles simples
Devant les écrans, la méthode 20-20-20 est simple : toutes les 20 minutes, regardez un objet situé à 20 pieds (environ 6 mètres) pendant 20 secondes. Cette courte pause relâche les muscles ciliaires responsables de l’accommodation et réduit les tensions qui poussent à fixer intensément l’écran. Il eut être utile de coupler cette méthode à un « rituel de clignement » : pendant ces 20 secondes, fermer les yeux quelques instants puis cligner volontairement 10 à 15 fois. Cela améliore la répartition du film lacrymal et stimule la vidange des glandes de Meibomius.
L’utilisation d’un smartphone provoque un comportement visuel très particulier : regard baissé, distance courte (souvent moins de 30 cm) et clignement incomplet. Sur mobile, une partie des clignements ne se termine pas : la paupière supérieure ne touche pas la paupière inférieure, ce qui laisse une zone de cornée constamment exposée. Sur la durée, cela perturbe la distribution des lipides et accélère l’évaporation. Une « rééducation » du clignement peut se mettre en place en quelques semaines. L’exercice consiste, plusieurs fois par jour, à pratiquer des séries de trois clignements lents et complets : fermer les yeux doucement, maintenir 1 seconde, puis rouvrir. Répéter ce cycle 10 fois lors de chaque pause d’écran.
La fatigue accommodative, due à la mise au point permanente de l’œil sur un objet proche, accentue la sécheresse oculaire car elle favorise la fixation prolongée et la réduction du clignement. Une distance de lecture de 40 cm pour les documents papier et de 50-70 cm pour les écrans limite cet effort. De plus, une police de caractère trop petite oblige à se pencher et à rapprocher l’écran, ce qui alourdit la charge accommodative et provoque rapidement des tiraillements.
Les larmes artificielles et les gels oculaires en automédication
Les larmes artificielles sont souvent la première solution envisagée pour soulager un syndrome de l’œil sec. Les collyres en flacon multidose contiennent fréquemment des conservateurs, qui limitent les contaminations bactériennes, mais peuvent, à long terme, irriter la surface de l’oeil et aggraver l’inflammation chez les patients sensibles ou qui portent des lentilles.
Pour un usage fréquent, les collyres en unidoses sans conservateur sont généralement préférables. Les données cliniques montrent une meilleure tolérance cornéenne et conjonctivale, surtout en cas de sécheresse sévère ou de pathologie associée (allergies, blépharite).
La majorité des larmes artificielles se compose de polymères hydrophiles qui retiennent l’eau à la surface de l’œil. L’hyaluronate de sodium, sans doute le plus connu, imite partiellement les propriétés viscoélastiques des larmes naturelles. La carmellose sodique et la Povidone apportent, pour leur part, une viscosité intermédiaire, appréciée pour les sécheresses modérées et l’utilisation en journée.
Une question se pose toutefois assez souvent : peut-on utiliser des larmes artificielles de façon régulière ? Pour les formules sans conservateur, le risque de toxicité est très faible, même en cas d’instillation fréquente. Cependant, une consommation supérieure à 8-10 gouttes par œil et par jour, de façon régulière, doit amener à reconsidérer le traitement. Une sécheresse oculaire qui impose un tel rythme cache parfois une pathologie sous-jacente non traitée.
L’alimentation, l’hydratation et des compléments simples pour moduler l’inflammation
Une hydratation générale du corps influence la qualité des larmes. Chez un adulte en bonne santé, un apport de 1,5 à 2 litres d’eau par jour est recommandé, mais il faut aussi tenir compte de l’alimentation et de l’activité physique. Notez qu’une légère déshydratation augmente l’osmolarité lacrymale, c’est-à-dire la concentration en sels des larmes, ce qui irrite la surface de l’oeil. Un moyen simple d’agir consiste à répartir les apports en eau sur la journée plutôt que de boire de grands volumes de façon ponctuelle.
Les acides gras oméga-3 moduleraient également l’inflammation de la surface de l’oeil et la composition des sécrétions meibomiennes. Chez les patients supplémentés pendant 3 à 6 mois, on observe une amélioration du temps de rupture du film lacrymal et une diminution des symptômes de sécheresse. Une alimentation riche en poissons gras (saumon, maquereau, sardine), en noix et en graines de lin peut donc déjà augmenter les apports en oméga-3.
Certaines habitudes alimentaires aggravent durablement la sécheresse oculaire. Une consommation excessive de sel augmente la rétention hydrosodée et peut perturber l’équilibre hydrique. L’alcool, même à dose modérée, a un effet diurétique et déshydratant, tout comme des apports importants de caféine chez les personnes sensibles. La réduction progressive de ces apports, surtout le soir, contribue à stabiliser la qualité du film lacrymal. Pour les syndromes secs légers, quelques ajustements simples suffisent souvent : privilégier l’eau aux boissons sucrées ou alcoolisées, limiter les cafés de fin d’après-midi, réduire les plats très salés préparés industriellement.
Quand les solutions simples ne suffisent plus : signaux d’alerte et prise en charge
La majorité des sécheresses oculaires est bénigne et fonctionnelle, mais certains signes doivent alerter car ils peuvent évoquer une maladie systémique comme un syndrome de Sjögren, une polyarthrite rhumatoïde ou un lupus. Une sécheresse oculaire intense associée à une sécheresse buccale marquée, des douleurs articulaires matinales, des éruptions cutanées inexpliquées ou une fatigue profonde nécessitent généralement une consultation spécialisée.
En cas de sécheresse oculaire persistante, un ophtalmologiste peut réaliser plusieurs tests de base. Le break-up time (BUT) mesure le temps de rupture du film lacrymal après un clignement. Le test de Schirmer, quant à lui, quantifie la production lacrymale en mesurant la longueur d’humidification de bandelettes de papier filtre posées dans le cul-de-sac conjonctival. La coloration à la fluorescéine révèle les zones d’épithélium cornéen lésées, souvent sous forme de ponctuations diffuses ou localisées en zone inférieure. D’autres colorants, comme la rose bengale ou le vert de lissamine, apportent des informations complémentaires sur la vitalité cellulaire.
Il faut aussi savoir que certains médicaments réduisent la production lacrymale ou modifient la qualité des larmes. Les antihistaminiques, utilisés contre les allergies, les antidépresseurs de type ISRS et les bêtabloquants (oraux ou en collyre pour le glaucome) figurent parmi les plus impliqués. Ajuster le traitement, lorsque cela est possible, ou adopter mesures compensatoires (larmes artificielles sans conservateur, hygiène des paupières, protection visuelle renforcée) améliore souvent la situation.